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Nolweeneawy
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Age : 27
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MessageSujet: Page blanche ...   Jeu 1 Mai 2008 - 15:28

LA PAGE BLANCHE

Lire c'est recréer l'âme des choses, écrire c'est fabriquer un nid pour les œufs de la mémoire... (Ernest Pépin)

Assise dans la pénombre de ma chambre je tente de me concentrer sur des bruits familiers.
Je tends une oreille avide au moindre souffle de vent qui se glisserait par la fenêtre entrouverte, au moindre craquement du parquet, aux croassements des grenouilles qui devraient s’ébattre dans le marais tout proche.

Mais le monde qui m’entoure n’est que silence.

« Ils » font disparaître tous ces bruits que j’affectionne tant et font régner les ténèbres.

Le monde s’est éteint, même la lune semble s’être enfuie. Seule ma bougie émet une faible lueur dans cette chambre qui devient sinistre. Les meubles font place à des ombres terrifiantes et mes jouets semblent prendre vie. Ils observent mes moindres faits et gestes, je n’ose bouger de peur de les mettre en colère.

Je ferme les yeux et me concentre encore pour entendre quelque chose qui me rappellerait que je suis chez moi. Le robinet de la cuisine qui goutte, les ronflements de papa ou les ronronnements du chat qui s’endort toujours devant ma porte. Même un rat qui se faufilerait dans les combles à la recherche d’un encas. J’ai toujours eu horreur des rats mais cette nuit je donnerais n’importe quoi pour entendre leurs petites pattes trottiner au-dessus de ma tête.

Seuls les battements de mon cœur parviennent à mes oreilles. L’angoisse naissante cogne dans mes tempes. Ma maison est en proie aux limbes, elle agonise. Elle aussi craint la nuit et devient incapable de nous protéger. « Ils » la rongent de part en part tel des termites sanguinaires. « Ils » envahissent chaque parcelle de son être, chacune de ses planches et dévorent ses « chairs ». J’ai parfois l’impression d’entendre ses plaintes. Des larmes coulent à travers ses fissures une fois la nuit venue. Elle se meurt chaque jour un peu plus.

Les larmes coulent également sur mon visage. Je suis épuisée par ces longues nuits d’insomnie. A ne jamais dormir, je vais finir par perdre la raison.
Peut-être que tout cela n’existe que dans mon esprit de petite fille torturée ?
Je n’en crois pas un mot, « ils » sont là, tapies dans l’ombre attendant le moindre signe de faiblesse de ma part pour nous emporter tous.
Le silence est brisé tout à coup par des grincements. Les ombres sortent de leurs tanières.
Mes poupées se mettent à sourire cruellement, elles sont vidées de leurs âmes et deviennent leurs messagers. Mon ourson fétiche se tord de douleur en proie à des coups invisibles. Il paie au prix fort son éternelle fidélité. Je n’aurais jamais dû le laisser seul sur mon lit. J'aurais dû me douter « qu'ils » s’en prendraient à lui à la première occasion.

Je quitte ma chaise lentement pour le mettre en sécurité dans mes bras. Hélas, la bataille s’annonce rude, ils le tiennent et refusent de le relâcher. Ce sont des larmes de colère qui coulent sur mon visage désormais. « Ils » ne l’auront pas. Je le tire vers moi, autant que mes faibles forces de petite fille de huit ans me le permettent. Je hurle à plein poumon pour qu’ils le laissent tranquille.

L’obscurité s’intensifie, les ombres se font plus denses. Ils consument l’air ambiant. Peut-être tentent-ils de m’asphyxier ? « Ils » ne m’auront pas.
Je tire d’un coup sec et désespéré sur mon ourson qui finit par venir, non sans avoir perdu un membre dans la bataille.
Il souffre et pleure dans mes bras … je les maudis du plus profond de mon être.
Je me précipite sur ma feuille, mon ourson écrasé contre mon torse, en priant pour que l’unique source de lumière de la pièce ne s’éteigne pas.
Je taille mon crayon frénétiquement, je dois écrire quelque chose … il faut que j’écrive. C’est la seule façon de les tenir éloigné.

Ils craignent mes mots, mes points et mes virgules. La pointe de mon crayon crève leurs yeux, mes mots les torturent, mes ponctuations les enchaînent. Mes histoires sont pour eux des damnations qui les affaiblissent peu à peu.

Je sèche mes larmes et tente de contenir les tremblements de ma main. Un seul faux pas et tout sera fini. Je tiens Charlie mon ourson, tout contre moi, ses larmes coulent sur mon pyjama.

- Ça va aller Charlie, ils partiront, je te le jure… tout va bien aller.

Pour la première fois, depuis de long mois, je n’y crois plus. Je me remets à trembler de plus belle. Les battements de mon cœur s’accélèrent, martèlent mes tempes et emplissent ma tête de bruits obscurs. Je reste assise devant ma page blanche, pour la première fois aucun mot ne parvient à sortir de mon âme à travers mes mains.

Je regarde ces feuilles et ces cahiers, alourdis par les mots, qui s’entassent sur mon bureau avec nostalgie. Une histoire, un conte … simplement quelques phrases … je vous en prie n’importe quoi que je puisse écrire sur cette maudite feuille. Mes idées s’entremêlent en une cadence infernale, les mots s’évaporent avant que je ne puisse les saisir.

J’entends leurs rires résonner dans les recoins sombres, depuis la plus petite fissure. Leurs ombres volent au-dessus de ma tête et frôlent mon visage.

La maison se déchire de toute part, j’entends son agonie.

Je froisse ma feuille rageusement et en prends une autre qui reste tout aussi vide. Pas le moindre mot, pas le plus petit début de conte de fée. Aucun être magique ne semble vouloir apparaître et me venir en aide. Je repose mon crayon et serre Charlie contre moi. Il ne pleure plus … il sait que la fin est proche.

Je ferme les yeux et écoute tous ces bruits. Ma maison est dévorée par les ténèbres. Ma maison et tout ce qui s’y trouve se meurent.

La page blanche se teinte violemment du rouge vermillon de mon sang … tout est fini.

FIN
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